Loin d'être unique, l'histoire de l'automobile est plurielle et regroupe en réalité une multitude de récits qui unissent passionnés et véhicules d'exception ! Pour mettre en valeur ces histoires hors du commun, Rétromobile vous propose « Un véhicule, une histoire », une série vidéo donnant la parole aux passionnés de tous bords. Au programme de cet épisode : un Omnibus Vinot & Deguingand de 1913, rescapé de la Grande Guerre et d'un siècle d'aventures, présenté à Rétromobile 2026 par Sylvain Deshayes, membre du Club des Teuf-Teuf.
Publié le 29 septembre 2026 à 1:23 | Modifié le 29 septembre 2026 à 3:03

Vinot et Deguingand 1913 : avant la guerre, avant tout 

Il y a des objets qui traversent l'histoire sans jamais s'y perdre. L'Omnibus Vinot & Deguingand, présent sur le stand du Club des Teuf-Teuf à l’occasion de Rétromobile 2026, en fait partie.

1913. La date s'impose d'emblée avec tout ce qu'elle charrie : nous sommes un an avant le début de la Première Guerre mondiale, dans une Europe qui vit ses derniers mois d'insouciance relative, et dans une France où l'automobile est encore une aventure quotidienne, un défi mécanique autant qu'une promesse de modernité.

À Nanterre, dans les ateliers Vinot & Deguingand, on construit des voitures depuis 1901. La marque fait partie de ce bouillonnement industriel extraordinaire qui a fait de l'Ouest parisien, l'un des creusets de l'automobile française. Panhard, De Dion-Bouton, Mors, Vinot : des dizaines de constructeurs se disputent alors un marché naissant. En 1913, l'omnibus qui n’en est alors pas encore vraiment un, sort de leurs ateliers. La machine est aboutie : moteur 4 cylindres de 2,4 litres, boîte 4 rapports avec marche arrière, transmission par pont, sans chaîne. Une architecture que Sylvain Deshayes relève lui-même, non sans amusement : « La mécanique traditionnelle actuelle, n’a pas vraiment évolué. » Un siècle plus tard, les principes de base sont identiques.

Omnibus Vinot & Deguingand : du front à la station thermale

 

L'histoire de cet omnibus commence dans l'uniforme. Un numéro militaire découvert sous le capot, une couleur qui ne trompe pas : le véhicule sort en 1913 avec une affectation militaire, dans une France qui, sans le savoir encore, est en train de préparer une guerre totale. Quelle carrosserie portait-il alors ? Sylvain Deshayes l'ignore. L'histoire ne l'a pas retenu.

Ce qu'elle a retenu, en revanche, c'est la suite. En 1920, le véhicule rentre à l'usine Vinot & Deguingand à Nanterre, son constructeur d'origine. On l'y modernise : nouveau radiateur, passage à l'allumage électrique, reconfiguration en omnibus de transport. Il repart équipé pour une nouvelle vie, radicalement différente de la première. Sa destination : Lamalou-les-Bains, station thermale de l'Hérault, où un grand hôtel l'acquiert pour transporter ses curistes entre la gare et l'établissement. Pendant des décennies, cet engin qui a peut-être frôlé les tranchées promène désormais des patients venus soigner leurs rhumatismes sur les routes paisibles du Languedoc.

Puis vient 1970. L'hôtel vend le véhicule. Un marchand allemand le rachète, l'emmène outre-Rhin. Et là, pendant des années, l'omnibus sommeille sous une bâche dans une cour, exposé aux intempéries, laissant le temps et l'humidité travailler la carrosserie. « Je trouve d'un côté que c’est ce qui fait son charme », dit Sylvain Deshayes avec la philosophie sereine de celui qui sait reconnaître la patine authentique d'un bel état de conservation. La bâche a abîmé. Elle a aussi préservé. C'est cette ambiguïté-là, précisément, qui fait le sel des vraies voitures d'avant-guerre.

 

Omnibus Vinot & Deguingand : une transmission, pas une transaction

 

Quand l'omnibus revient en France, c'est par le biais d'un homme d'un certain âge, étranger, contraint de rentrer dans son pays et de vider son garage. Il aurait pu appeler un marchand. Il aurait pu passer par une vente aux enchères. Il ne l'a pas fait. « Il m'a proposé tout gentiment en disant : je sais que tu vas en faire bon usage, je sais que ce n'est pas dans les mains d'un marchand. Il voulait que la voiture continue de vivre. Il voulait la transmettre à quelqu'un qui saurait ce qu'il avait entre les mains. »

Cette phrase-là résume tout ce que le monde des voitures d'avant-guerre représente : ce n'est pas un marché, c'est une communauté. Et dans cette communauté, les voitures ne se vendent pas : elles se confient. À quelqu'un de digne, de compétent, de passionné. Sylvain Deshayes était cet homme-là. Il le savait, l'ancien propriétaire le savait, et la voiture, en quelque sorte, le savait également.

 

Club des Teuf-Teuf : trois générations pour une même passion de l’automobile ancienne

 

Sylvain Deshayes n'est pas arrivé à cette passion par hasard. Il l'a reçue. Son père était déjà membre du Club des Teuf-Teuf, ce club mythique consacré aux automobiles d'avant 1914, présent à Rétromobile depuis la toute première édition. Depuis quelques dizaines d’années, Sylvain suit les traces de son père, désormais accompagné de son fil qui a lui aussi rejoint le club à son tour. « C'est vraiment une transmission de père en fils et en petit-fils », dit-il avec une fierté non dissimulée. Derrière cette phrase, il y a aussi une collection : une vingtaine de véhicules d'avant 1920, rassemblés au fil des générations dans un garage normand, et présentés chaque année au public lors des Journées du Patrimoine.

« Depuis 19 ans, j'ouvre le garage. On a 400 à 500 personnes tous les ans, et pourtant, on est dans une petite commune de 1 000 habitants perdue dans le fin fond de la Manche. ». La fascination pour les voitures d'avant-guerre ne connaît pas de frontières géographiques. Elle traverse les générations, les catégories sociales, les âges. Et quand un omnibus de 1913 se présente dans une cour normande, les yeux s'écarquillent, qu'on ait 8 ans ou 80.

Le Club des Teuf-Teuf est à Rétromobile depuis les origines du salon. À chaque édition, ses membres animent les extérieurs de l’événement avec leurs voitures en démonstration, embarquant les visiteurs à bord. Ce jour-ci, c’est un groupe d’enfants en situation d’handicap qui profitent des belles d’avant-guerre, découvrant pour la première fois l'univers de l'automobile ancienne. « Pour eux, quel bonheur de pouvoir monter dans des véhicules comme ça », dit François Allain. Et Sylvain Deshayes de compléter, « La passion de la voiture ancienne, c'est une satisfaction personnelle, mais c'est aussi une satisfaction de pouvoir la partager. »

 

Véhicules de collection : conserver plutôt que restaurer ?

 

La question de la restauration se pose inévitablement face à un véhicule de cet âge. Sylvain Deshayes a tranché : pas de restauration intégrale. Un léger film de protection extérieure pour stabiliser l'état actuel, une remise à niveau des organes de sécurité, et rien d'autre. « L'objectif, c'est de la laisser tel quel. »

Un choix audacieux, qui va à contre-courant de la tentation du neuf qui guette parfois les collectionneurs. Mais c'est aussi le choix le plus respectueux de ce qu'est cet objet : un témoin intact, avec ses cicatrices, sa patine, et même sa graisse d'origine encore présente dans la boîte de vitesses Car c’est aussi cela la collection automobile : préserver, pas reconstruire. Laisser l'histoire lisible plutôt que l'effacer sous une couche de peinture neuve.

 

Rétromobile : plus qu’un salon, un lieu de rencontre entre passionnés automobile.

 

L'une des scènes les plus touchantes de cet épisode ne concerne pas la mécanique. Elle concerne une rencontre. « Par Rétromobile, j'ai rencontré hier un gars qui habite à côté de chez moi, en Normandie, que je ne connaissais pas, qui a deux Vinot & Deguingand en torpédo. Et ce matin, quelqu'un du Mans m'a dit qu'il en avait une également. » En deux jours de salon, Sylvain Deshayes a localisé plus d'exemplaires de la marque qu'en des années de recherches solitaires. « Il faut venir à Rétromobile justement pour rencontrer ces gens-là. » Cette phrase, simple et directe, résume mieux que n'importe quel argumentaire ce que le salon représente pour la communauté des passionnés d'avant-guerre. Ce n'est pas seulement un lieu d'exposition. C'est un lieu de mémoire active, où les pièces d'un puzzle centenaire se retrouvent, se reconnaissent, et commencent à former une image.

Peut-être qu'un jour, Sylvain Deshayes ramènera l'omnibus à Lamalou-les-Bains pour le photographier devant l'hôtel qui l'a fait travailler pendant des décennies. Les murs de l'hôtel existent encore, transformés en appartements. La voiture existe encore aussi. Le miracle semble prêt à opérer.

 

Retrouvez l'Omnibus Vinot & Deguingand et bien d'autres véhicules d'exception dans le podcast « Un véhicule, Une histoire » de Rétromobile. Pour ne manquer aucun épisode, rendez-vous sur le site de Rétromobile et sur toutes les plateformes de streaming.