Citroën Traction 15/6 Cabriolet : la voiture qui n'aurait jamais dû exister
Il n’en reste que trois dans le monde entier. Et celle-ci est l'une d’entre elles. La Citroën Traction 15/6 Cabriolet que Jean-Louis Poussard, président du club La Traction Universelle, présente à Rétromobile 2026 n'est pas une voiture rare au sens ordinaire du terme. C'est une voiture qui n'a jamais été commercialisée, dont la naissance doit autant à un carnet de commandes qu'aux aléas de l'histoire.
L'aventure du 15/6 Cabriolet commence en 1938, quand Citroën sort la version 15 de sa Traction Avant. Le cabriolet, incarnation haut de gamme du modèle, est prévu pour être lancé au Salon de Paris en octobre 1939. Ce salon n'aura jamais lieu, et pour cause : la Seconde Guerre mondiale vient de commencer.
Sept exemplaires avaient été assemblés, issus de caisses stockées dans les sous-sols de l'usine de Javel. La plupart seront montés après la guerre, probablement par des concessionnaires Citroën à partir de 1946 ou 1947. Aucun ne dispose de numéro de série : ils n'ont jamais été produits sur chaîne. Celui-ci a obtenu un numéro de réception aux Mines en 1960, lorsque son propriétaire de l'époque a souhaité le régulariser à titre isolé. Trois ont survécu jusqu'à aujourd'hui. Celui-ci en fait partie.
Traction Avant : une révolution mécanique signée Flaminio Bertoni
Pour comprendre ce que représente cet exemplaire, il faut d'abord mesurer ce qu'est la Traction Avant dans l'histoire de l'automobile. Lancée en 1934 avec les motorisations 7 et 11 chevaux, elle constitue, dès sa sortie, une rupture absolue avec tout ce qui existe alors sur le marché. « Quand la voiture sort en 1934, on est sur une révolution », confirme Jean-Louis Poussard. « Par rapport aux voitures de l'époque, on est sur une voiture très moderne. »
Techniquement, c'est la première grande série à réunir autant d'innovations simultanées : la traction avant, bien sûr, qui donne son nom au modèle, mais aussi les freins hydrauliques, une carrosserie monocoque, des trains très écartés pour la tenue de route, et une aérodynamique particulièrement soignée pour l'époque. Commercialisée pendant 23 ans, de 1934 à 1957, elle n'a jamais semblé ridicule face à la concurrence, même dans ses dernières années de production.
Mais la Traction Avant n'est pas seulement une prouesse d'ingénierie. C'est aussi une œuvre. Elle a été dessinée par Flaminio Bertoni, sculpteur de formation, dont la main se retrouve dans chaque courbe, chaque poignée, chaque détail de carrosserie. « Rien que quand on voit la forme des poignets, c'est une œuvre d'art », observe Jean-Louis Poussard. « Tout est une œuvre d'art sur cette voiture » confirme François Allain. Une intemporalité formelle qui explique, en grande partie, pourquoi les jeunes visiteurs de Rétromobile s'arrêtent encore devant elle, fascinés, sans toujours savoir pourquoi.
Traction 15/6 Cabriolet : de l’Auto-Journal à 50 ans de fidélité
L'histoire de cet exemplaire précis ne commence vraiment qu'en 1966, lorsqu'une petite annonce parue dans l’Auto-Journal attire l'attention d'un certain Denys Joannon. « Citroën Traction Cabriolet 15/6, 1939, à vendre, 6 000 francs. » La voiture ne trouve pas d'acheteur. Denys Joannon, lui, saute sur l'occasion. Il faut dire que pour un passionné de Citroën, l'affaire est évidente.
Ce qu'il achète ce jour-là, il le gardera pendant cinquante ans. Denys Joannon deviendra l'un des premiers adhérents du club La Traction Universelle dès 1968, participera à la première sortie officielle du club le 11 mai de la même année, et exposera cette voiture au tout premier Rétromobile, en 1976, dans l'ancienne gare de la Bastille. La voiture et le club grandiront ensemble, traversant les décennies côte à côte, fidèles l'un à l'autre comme on l'est aux choses qui comptent vraiment.
Joannon était également connu pour sa remarquable collection de cabriolets DS, très prisée dans les cercles Citroënistes. Un collectionneur de caractère, pour une voiture de caractère.
La Traction Universelle et Rétromobile : 50 ans d'une fidélité sans faille
En 1976, quand Rétromobile ouvre ses portes pour la première fois dans l'ancienne gare de la Bastille, le club de La Traction Universelle est là. Le club dispose d'un stand de 200 m², expose cinq voitures et vend même des pièces détachées. Ce Cabriolet 15/6 y trône, déjà, comme la pièce maîtresse d'une collection qui commence tout juste à raconter son histoire.
Cinquante ans plus tard, le club n'a pas manqué une seule édition. « Vous êtes du coup parmi les record-men du salon », glisse François Allain. Et pour cause : trois clubs seulement peuvent se targuer d'une présence ininterrompue depuis la première édition. La Traction Universelle est de ceux-là.
Le salon lui-même a profondément évolué. « Ça n'a plus rien à voir avec ce que c'était il y a 50 ans », observe Jean-Louis Poussard. À la Gare de la Bastille, c'était essentiellement des clubs, des marchands de pièces. Aujourd'hui, Rétromobile est devenu un salon international, où les voitures sont toujours plus belles, toujours plus rares, et où le public est venu de toute la France et au-delà. Mais le club La Traction Universelle, lui, est resté. Et chaque année, entre 400 et 500 adhérents qu'on ne voit nulle part ailleurs se retrouvent sur le stand, comme on se retrouve en famille.
Citroën Traction Avant : une voiture qu'on peut encore vivre au quotidien
La Traction Avant fascine les jeunes visiteurs, mais elle séduit également ceux qui cherchent une voiture de collection réellement utilisable. Jean-Louis Poussard en sait quelque chose : « J'ai fait 200 000 kilomètres en Traction. Je ne suis pratiquement jamais tombé en panne. » Une fiabilité qui s'explique en partie par la longévité de ses composants mécaniques.
Le train avant de la 15, par exemple, n'a pas seulement équipé les 50 000 exemplaires de ce modèle. Il a ensuite été monté sur 500 000 Type H, le célèbre utilitaire Citroën. Le moteur de la 11, de son côté, a également motorisé le Type H. « C'est la raison pour laquelle on a trouvé beaucoup de pièces de Traction jusque dans les années 80-90 », explique Jean-Louis Poussard. Une générosité mécanique qui profite encore aujourd'hui aux collectionneurs.
Car la Traction Avant reste, de ce point de vue, l'une des voitures de collection les plus accessibles qui soit. Produite à plus de 750 000 exemplaires, elle bénéficie d'un réseau de pièces détachées exceptionnel : carrosserie, mécanique, sellerie. On peut aujourd'hui refaire une Traction Avant quasiment à neuf, du moteur aux pneus, sans avoir à courir après des pièces introuvables. Une accessibilité rare qui explique la vitalité du club et de sa communauté, presque 60 ans après sa fondation. « L’année dernière, on a fêté les 90 ans de la Traction au circuit de Charade, et on a rassemblé plus de 1 000 Tractions. » Mille voitures, une seule passion. La Traction Universelle n'a pas fini d'écrire son histoire. Et si la science fait des progrès, comme le dit Jean-Louis Poussard avec le sourire, peut-être qu'on se retrouvera tous pour les 100 ans du salon.
Citroën Traction Avant : l'ancêtre de la DS, et d'une certaine idée du génie français
La Traction Avant a régné sur les routes françaises de 1934 à 1957. Ce qui lui a succédé, en 1955, n'est pas n'importe quelle voiture : c'est la DS. Une autre révolution, une autre rupture, un autre objet d'une modernité absolue sorti des ateliers Citroën et de l'imagination de Flaminio Bertoni. La même main, le même génie, deux époques.
Pour découvrir comment la DS a, elle aussi, traversé l'histoire de France jusqu'au plus haut sommet de l'État, rendez-vous dans notre épisode consacré à la DS 21 Pallas du général de Gaulle, exposée à Rétromobile 2026 sur le stand DS Automobiles. Et pour aller plus loin dans l'histoire de la Traction Avant, l'épisode dédié à la Citroën Traction BL 1952 vous attend dans la série « Un véhicule, une histoire ».
Retrouvez la Citroën Traction Avant et bien d'autres véhicules d'exception dans le podcast « Un véhicule, Une histoire » de Rétromobile. Pour ne manquer aucun épisode, rendez-vous sur le site de Rétromobile et sur toutes les plateformes de streaming.
